Chaire UNESCO d’étude des fondements philosophique de la justice et de la société démocratique | UQAM La déesse grecque Athéna - Musée archéologique du Pirée
18 mai 2016

Doit-on toujours garder le silence ?

Le Rabbin Marshall T. Meyer et la Défense des droits de l’Homme des membres de la communauté juive pendant la dernière dictature militaire en Argentine (1976-1983)

Le 24 mars 1976 marque le 40ème anniversaire du début de la dictature la plus terrible de l’histoire de la République Argentine.

L’effrayant chiffre de 30.000 victimes de la « Junta Militar » [1] est connu parmi ceux qui se sont intéressés à l’histoire récente de l’Amérique Latine et de l’Argentine.

Mais ce qui reste encore inconnu, et après quarante ans, c’est l’existence de trois mille victimes membres de la communauté juive parmi l’ensemble des assassinés.

Afin de mieux comprendre ce sujet, quelques questions se fassent nécessaires pour combler ces lacunes socio-historiques, à savoir :

Pourquoi le fait que cette nombreuse quantité de disparus d’origine juive reste ignorée du monde et plus spécifiquement des diverses communautés juives mondiales ? ; y a-t-il une raison pouvant expliquer cette méconnaissance ? ; Y a-t-il un intérêt volontaire à provoquer l’oubli d’un assassinat de masse contre des membres de la communauté juive, et la plus terrible après l’holocauste ? ; Qui sont ces juifs kidnappés et assassinés par la « Junta Militar » ? ; Quelqu’un a-t-il pris la décision de les défendre ?

Quelques faits saillants de l’histoire de la communauté Argentine :

La première référence d’une participation importante des membres qui appartenaient à la communauté juive argentine est des généraux Louis H. Brie et Mordechai Navarro [2], qui sous le commandement du General Justo José de Urquiza ont vaincu en 1852 l’armée du Brigadier Juan M. de Rosas à la bataille de Caseros.

Suite à sa participation dans l’armée du General Urquiza, L.H. Brie est devenu membre éminent de la communauté juive argentine, fondant la première synagogue de l’Argentine, la Congregacion Israelita Argentina (1862), aujourd’hui connue comme la Synagogue Libertad, une des plus importantes du pays.

Après une longue période de guerres civiles, le pays fut unifié. Il donna suite à l’élaboration de la Constitution Nationale, qui établit les garanties et droits des habitants et de nouveaux arrivants. C’est ainsi que les premiers immigrants d’origine juive-ashkénaze sont arrivés de la Russie après avoir échappé aux persécutions des Tsars Alexandre II et Nicolas II.

D’après l’auteur et spécialiste d’histoire juive en Amérique latine, Seymour B. Liebman, en 1899 il y avait 10.000 nouveaux arrivants juifs, et en 1924, le chiffre est monté à 133.641 résultat de la politique gouvernementale, afin d’attirer des immigrants non seulement de l’Europe de l’Est mais surtout du Maroc, Syrie (provenant principalement des villes de Damas et Alep), l’Ile de Rodas et Palestine.

Grâce au nombre et dynamisme des vagues migratoires, cette période fut reconnue comme étant la plus prolifique de l’histoire des migrations d’origine juive en Argentine.

Face à la nécessité d’organiser institutionnellement une communauté de plus en plus nombreuse, deux organisations se sont créées : la Asociacion Mutual Israelita Argentina – AMIA- (The Ashkenazi Kehillah of Buenos Aires) qui en 1894 a compté 85 membres et deux synagogues sépharades : La Congregacion Israelita Latina (1891) et la Comunidad Israelita Sefardi (1914).

La communauté juive argentine : une communauté unie ?

Considérer la communauté juive argentine unifiée, représenté comme une totalité homogène par les organismes institutionnels officiels et sans conflit interne est très loin de la réalité. Dès le début de l’arrivée d’immigrants la fragmentation communautaire à l’intérieur était manifeste : sur le côté socio-économique, les grands propriétaires fonciers (comme le Baron de Hirsh, fondateur de colonies juives sur la Jewish Colonization Association), les financiers, les banquiers et les grands commerçants associés au projet migratoire et au secteur agro-exportateur [3] et de l’élevage à grand échelle (et précisément les composants de ce secteur socio-économique coïncident avec la direction des institutions officielles juives), et de l’autre, les travailleurs de la campagne, les petites artisans et commerçants ainsi que les travailleurs urbains sans qualification [4] .

Du point de vue politique, le secteur libéral-conservateur juif a été confronté aux juifs anarchistes et socialistes qui sont arrivés au pays avant et après la Révolution Russe de 1917.

Selon l’observance religieuse, la communauté a été divisée entre les juifs orthodoxes, conservateurs et des athées.

Ainsi, cette idée d’homogénéité communautaire était plus une ambition des dirigeants des institutions officielles, qui n’a jamais été achevée. Tout au contraire, la segmentation de la communauté juive a commencé à s’aggraver avec le temps et l’augmentation du conflit social dans les années 60’ et 70’, pour finalement arriver au temps de la dictature de 1976.

La situation de la communauté juive dans les années 1960

D’après les études de S. Liebman sur le recensement de la population de l’année 1967, le 2% de la population totale du pays [5], 621.800 habitants correspondent aux membres de la collectivité juive ; dans la même étude démographique, une estimation de 220.000 juifs ont répondu que n’ont pas de religion ; à la Province de Buenos Aires (la plus peuplée et qui a concentré le plus grand nombre de Juifs avec 380.000 habitants), moins de 10% ont assisté a Rosh Hashana et Yom Kippour ; il y avait 5% de mariages inter-religieux.

Mais comme on l’a déjà mentionné, les divisions survenues au sein de la communauté sont de plus en plus contradictoires au tel point qu’en 1967, le directeur de l’AMIA a considéré que la situation entraine un état d’aliénation qui provoquerai l’affaiblissement religieuse et de répercussions décisives pour les prochaines générations.

Pour avoir une notion plus claire sur la condition de la communauté juive dans la décennie qui a précédé le coup d’État, dans une recherche organisée par l’AMIA intitulée « The New Generations and Social investigation » on peut lire les conclusions suivantes :

« Nous ne traitons pas ici le phénomène typique de confrontation entre générations ; Plus que ça, on fait face à une complète rupture avec les fondements de la religion juive » ; « Les jeunes générations n’ont pas de modèle à l’horizon qui permettrait d’assurer la continuité du judaïsme ».

Les débuts d’un mouvement alternatif juif en Argentine : l’arrivée de Rabbin Marshall T. Meyer en Argentine

En tant que sociologue, je ne peux pas rester uniquement avec une seule version qui explique la situation de la communauté juive argentine de l’époque.

Alors, mon hypothèse c’est que la crise de la communauté était due aux institutions existantes (l’AMIA et la DAIA [6], des synagogues et des centres communautaires, entre autres) qui ont empêché l’intégration d’une grande majorité des juifs argentins et parallèlement, ces derniers ne se sentaient pas représentés par ces organisations.

A cette situation, on doit ajouter l’environnement de changement social qui régnaient à l’époque dans le pays : l’alternance de gouvernements dictatoriaux et démocratiques pendant les années soixante et au début des années soixante-dix, ainsi que l’arrivée imminente du leader politique et futur président -en exil dès 1955- Juan Domingo Perón [7].

Dans le contexte international, des phénomènes aussi divers comme le triomphe de la Révolution cubaine, la montée de la gauche en Amérique Latine [8] ainsi que la consolidation de l’État d’Israël [9], ont introduit des nouveaux enjeux identitaires, sociaux et politiques parmi les juifs argentins.

C’était le contexte de l’arrivée de Rabbin Marshall T. Meyer en Argentine, qui en provenant des États-Unis, était le rabbin de la Synagogue Libertad [10] à partir des années 1959.

Avec grande surprise et inquiétude, le Rabbin M. T. Meyer a rencontré des synagogues vides et des juifs écartés de la religion, une situation qui à court terme mènerait à une progressive assimilation [11].

Bien que M. Marshall Meyer ait aussi partagé le diagnostic des dirigeants des institutions juives existantes sur la situation de la collectivité, ses idées sur la manière à résoudre la crise étaient très différentes, à tel point que pour mettre en pratique son projet, il a dû quitter la synagogue Libertad.
C’est le début de son plan alternatif : comme étant le nouveau rabbin de la synagogue Bet-El, il a édité un nouveau « Siddour »et créé une école primaire et secondaire ; Il a traduit des livres sur l’histoire et la religion juive ainsi qui a fondé le Seminario Rabinico Latinoamericano.

Les années 1976 : le début de la dictature militaire
Avec l’arrivée de la dictature, il y a eu une augmentation des mouvements de caractères nazi-fasciste et antisémite [12] (même à l’intérieur des forces armées) confrontés à une communauté juive divisée et faible institutionnellement.

Au contraire de message diffusé par la « Junta » (« il s’agit d’une guerre psychologique et politique, où on lutte contre un ennemi qui cherche à prendre le pouvoir par la force et à créer le chaos social » [13]) dans des récentes études [14] on constate les faits évidents que pas tous les 30.000 mil disparus et non tous les 3.000 disparus juifs se correspondent à cette image « d’ennemi en commun » [15].

Néanmoins – et d’après l’étude de la DAIA - plus que révolutionnaires, l’ensemble de victimes juifs était un groupe très diversifié constitué par des nombreux professionnels, des professeures et des étudiants universitaires, aussi même que d’hommes d’affaires, des artistes, des écrivains, des journalistes, des membres de organisations communautaires, qui ont souffert des actes d’antisémitisme commis par les militaires argentins.

Selon les témoignages recueillis parmi les survivants de camps de détention de la dictature, le fait d’être juif c’était une certitude de souffrir méthodes féroces de torture et une mort certaine.

L’activité du Rabin Meyer en défense des victimes juives pendant la dictature
Inspiré par les principes de justice sociale et du respect de droits de l’homme de la religion juive, le Rabbin Marshall T. Meyer, a pris l’initiative à titre personnel (c’est à dire sans le soutien d’aucune institution officielle) l’objectif de faire la mise en pratique de ses valeurs. C’est ainsi que il avait visité les prisonniers pas seulement pour leur donner un soutien spirituel mais aussi pour demander aux autorités dictatoriales leur liberté, raison pour laquelle sa vie a été toujours en risque.

Dans cette perspective le Rabbi M. T. Meyer, avait été en contact avec les Madres de Plaza de Mayo [16] et il a fondé le mouvement juif pour les droits humains avec le journaliste Herman Schiller en Argentine en 1980.

Pour très bien illustrer la démarche du Rabbin Marshall T. Meyer pour libérer les victimes d’origine juive de la « Junta », quelques cas son décrit par la suit : le journaliste et fondateur du Journal La Opinion, Jacobo Timerman, le banquier Eduardo Saiegh, l’étudiant Eduardo Grutzky (qui avait été en prison sans aucune accusation judiciaire entre 1974 jusqu’à 1980), la jeune fille des 16 ans, Déborah Benchoam, qui a été en prison pour le seul délit de voir son frère toué par les militaires quand ils sont rentrés à la maison.
Une fois finit la dictature, la démocratie est arrivé avec le président Raul Ricardo Alfonsin qui a créé la Commission National de Disparus (CONADEP) le 15 décembre de 1983 avec l’objectif de juger les délits contre l’humanité commis par les membres de la dictature. Il faut remarque que le président Alfonsin avait nommé le Rabbin Marshall T. Meyer membre de la CONADEP et aussi l’avait octroyé « la Orden del Libertador San Martin » [17] pour son œuvre en faveur de la défense de droits de l’homme
Victime du cancer, le Rabbin Marshall T. Meyer est mort en 1993 à la ville New York où il était le rabbin de la synagogue B’nai Jeshurum.

Guillermo Glujovsky, doctorant
Chaire Unesco de philosophie politique et juridique
wglujo@hotmail.com
glujovsky.guillermo_pablo@uqam.ca


[1Le 24 mars 1976, « une junte militaire » prenait le pouvoir en Argentine mettant ainsi fin à la dernière expérience péroniste. La « Junta » était intégrée par les généraux Jorge Rafael Videla, l’amiral Emilio Eduardo Massera et le brigadier Orlando Ramon Agosti.
Source : http://www.sciencespo.fr/opalc/content/le-proceso-de-reorganizacion-nacional-retour-sur-les-annees-de-la-dictature-argentine-0

[2Liebman, S. Midstream Journal, January 1975.

[3L’exploitation de l’agriculture et de l’élevage était la base socio-économique du projet exportateur qui a fait de l’Argentine une puissance mondiale au début du XX siècle.

[4De nombreux travailleurs qui provenaient de la Russie et d’Europe centrale ne parlaient pas l’espagnol et uniquement le yiddish

[5La population de l’Argentine était en 1967 de 31.090.000 habitants.
Source : http://www.datosmacro.com/demografia/poblacion/argentina

[6Delegación de Asociaciones Israelitas Argentinas

[7Juan Domingo Perón a été élu à la présidence de la République pour la période 1948-1951 et en deuxième mandat entre 1951-1955. Il est mort en 1974, 8 mois après il était président pour son troisième mandat.

[8Dans un article publié dans The American Jewish Year Book, son auteur Nissim Elnecavé, considère qu’un grand nombre de juifs argentins, en majorité étudiants universitaires, ont soutenu les mouvements de gauche avec une orientation vers le troisième monde.

[9Qui a travers le mouvement sioniste a tenté d’attirer la population juive à retourner en Israël.

[10Comme on a déjà mentionné, la synagogue Libertad a été fondée en 1862. Elle est la plus ancienne et la plus importante de l’Argentine en termes de la représentation de la communauté argentine face à l’État argentine et aussi à la communauté internationale : les ambassadeurs étrangers sont toujours invités à y assister en occasion de grands événements liés à la collectivité juive argentine.

[11Témoignage extrait de ma recherché personnelle sur les archives du Rabbin Marshall Meyer situés à la Bibliothèque juive de la Duke University, North Caroline, États-Unis.

[12Comme par exemple la Alianza Anticomunista Argentina (AAA) et le groupe “Tacuara”.

[13Extrait d’un discours prononcé dans une réunion des groupes d’intelligence des armées de l’Amérique du sud. Santiago de Chile. 1975. Source : Lipis, Guillermo. Zikaron – Memoria – judíos y militares bajo el terror del Plan Cóndor, Editorial del nuevo Extremo S.A. Marzo 2010.

[14Lipis, Guillermo. Zikaron – Memoria – Judíos y militares bajo el terror del Plan Cóndor,
Editorial del nuevo Extremo S.A., marzo 2010. Goldman Daniel, Dobry Hernán. Ser judío en los setenta. Siglo Veintiuno editores.2014.Informe sobre la situación de los detenidos-desaparecidos judíos durante el genocidio perpetrado en Argentina 1976-1983. Publicado por el Centro de Estudios Sociales de la DAIA. 2007.

[15En ce qui concerne à la diversité d’accusations contre les juifs, les forces armées les ont poursuivi pour être des espions de l’État d’Israël pour s’installer au sud de la Argentine – connu comme le « Plan Andinia »- et parce qu’ils forment un groupe de révolutionnaires qui visait à prendre le pouvoir par la violence.

[16Les « mères de Plaza de Mayo » est une association civile composée par des mères argentines dont leurs enfants ont disparu, assassinés par la dictature militaire.

[17Le Rabbin Marshall T. Meyer a été la seule personne dans l’histoire de l’Argentine, qui ayant né à l’extérieur du pays, a reçu cette distinction réservée exclusivement aux fonctionnaires civils ou militaires dans l’exercice de leurs fonctions.

Un message, un commentaire ?

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?


PrésentationDoit-on toujours garder le silence ?